Un document complet sera diffusé durant la prochaine conférence des métiers du journalisme. Découvrez la première partie, préambule à la première table-ronde.

Nicole Gauthier, directrice du Cuej (Centre universitaire d’enseignement du journalisme), Université de Strasbourg

Atelier animé avec Cyril Petit, rédacteur en chef au Journal du Dimanche

Les opérations éditoriales communes entre les médias et les écoles de
journalisme constituent l’une des formes ponctuelles d’association entre
écoles et entreprises. Pour en donner une définition rapide, nous désignons
sous ce terme des objets éditoriaux définis à l’avance, commandés par un
média, élaborés et alimentés en contenus par les étudiants des écoles de
journalisme, puis diffusés dans le média prescripteur sous la responsabilité
de ses journalistes. Le dispositif d’encadrement peut être commun à l’établissement de formation et à l’éditeur, ou n’être assumé que par l’une des parties, et les productions peuvent prendre des formes diverses : objets
multimédias exposés sur le site web de l’éditeur partenaire, espaces dédiés
dans des journaux de presse écrite, émissions de radio ou télévision, comme
en témoigne la variété des expériences présentées dans les pages suivantes.
Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Ces opérations éditoriales ne sont
pourtant pas considérées comme une modalité usuelle de coopération entre
médias et écoles de journalisme : certes, l’accord « portant définition des
critères de reconnaissance » des cursus de formation initiale reconnus par la
profession par la CPNEJ précise que « le parcours pédagogique des étudiants
en journalisme a pour objet de permettre aux étudiants de parfaire leur
formation théorique par l’acquisition d’une expérience pratique » (critère
n°7), mais le stage en entreprise – d’ailleurs obligatoire, et dont la durée est
strictement encadrée – est la seule forme mentionnée de manière explicite.
Les écoles de journalisme ont pourtant identifié dans ces collaborations des opportunités pédagogiques. Dans les contributions à lire dans les pages suivantes, Sandy Montañola et Philippe Gestin (département journalisme de
l’IUT de Lannion) insistent sur l’importance accordée aux partenariats qui
permettent de confronter les étudiants aux réactions des publics, lecteurs,
auditeurs et téléspectateurs. Cédric Rouquette (CFJ) y ajoute la possibilité de doter les étudiants de compétences complémentaires – par exemple en fact-checking ou en vidéo. Les partenariats formels, notent Florence Le Cam, David Domingo et Laurence Brogniez, de l’École universitaire de journalisme de Bruxelles (EUJB, Université libre de Bruxelles), confrontent les étudiants aux exigences professionnelles. Accessoirement, ces mises en situation de production réelle les exposent aussi aux éventuelles tentatives de manipulation, et/ou de crispations des sources sollicitées…

On peut noter que les formes de ces collaborations ont évolué. Un modèle
en vogue il y a quelques années dans plusieurs établissements de formation,
la production du magazine école « à la manière de » (du Monde, du Point,
de L’Express ou autre, avec la participation des médias et de journalistes
du titre décalqué) a pratiquement disparu. Plutôt que de faire un faux
Monde, les étudiants des écoles de journalisme sont invités à contribuer
au vrai. Sans doute l’irruption de nouveaux formats et outils ont-ils favorisé
la montée d’un autre type de partenariat, et permis la structuration de ces collaborations autour de compétences recherchées auprès de jeunes journalistes. La visibilité du réseau des écoles reconnues (14 à ce jour, et
outre Paris, des écoles implantées à Bordeaux, Cannes, Grenoble, Lannion,
Lille, Marseille, Strasbourg, Toulouse et Tours) a également conforté des opérations permettant un maillage territorial plus dense que celui des collaborateurs réguliers ou occasionnels des médias nationaux dont les
réseaux de correspondants se sont réduits ces dernières années. Les deux
opérations d’envergure développées à l’occasion des élections régionales de
2015 (VidéoRégions, par le Journal du Dimanche, et Régions en campagne,
par les Décodeurs du Monde) répondent à ce besoin de diversité géographique.

Dans les deux expériences évoquées ci-dessus, l’initiative est venue des médias qui ont contacté les écoles dans une démarche systématique, et
non en fonction des contacts existants – alors que les journalistes impliqués
dans l’opération pouvaient intervenir dans tel ou tel établissement de
formation. Il y a, de part et d’autre, une logique de  » marque » (le média et
les écoles  » reconnues » mettant compétences et savoir-faire en commun).

D’autres initiatives, en revanche, sont issues d’écoles. C’est le cas de l’ambitieux projet de l’EUJB, dont l’association, dans une démarche transmédias, d’étudiants en journalisme, littérature, arts du spectacle, informatique, communication visuelle et spécialistes de données a suscité l’intérêt d’entreprises de médias devenus partenaires.

Quelles sont les conditions de réussite ou d’échec de ces dispositifs ? Écoles, étudiants et entreprises y ont des intérêts convergents : tester de nouveaux formats (pour les étudiants comme pour l’entreprise) ; consolider ses réseaux (pour l’école et les étudiants) et sa marque (pour l’entreprise) ;
se faire connaître (étudiants), faire connaître sa formation et ses étudiants
(école), observer de futurs collaborateurs (entreprises). Maxime Vaudano,
journaliste au Monde, résume dans sa contribution le triple intérêt de l’opération initiée par les Décodeurs lors des élections régionales : proposer à ses lecteurs une offre rédactionnelle impossible à réaliser sans le soutien
d’écoles de journalisme réparties sur l’ensemble du territoire national ;
repérer d’éventuels futurs collaborateurs ; traiter de problématiques locales
dans un site national.

Ces dispositifs peuvent aussi s’inscrire dans des stratégies internes. Pour
l’entreprise, ils constituent une opportunité de faire un pas de côté dans
sa production éditoriale (diversification des modes d’écriture, usages du
numérique) et d’impliquer des journalistes dans de nouveaux modes de
récit sans prise de risque excessive (notamment quand les productions
des étudiants sont destinées au web, où leur exposition peut être plus ou
moins valorisée).

Il est bien sûr possible de s’interroger sur d’autres motivations, pas toujours
avouables : l’effet d’aubaine de productions gratuites pour les médias,
valorisantes pour les étudiants, et d’une formation à bon compte pour
les écoles. L’explication est tentante, sans doute est-elle parfois justifiée,
mais elle résiste mal à la généralisation. Ces dispositifs s’accompagnent
la plupart du temps d’un investissement réel tant de la part des entreprises
sous forme d’une rétribution, fut-elle symbolique (formation des étudiants,
temps consacré par les journalistes à ces opérations pour l’accompagnement
des étudiants et/ou des équipes pédagogiques) que des établissements de
formation qui mobilisent des enseignants pour accompagner la réalisation
des productions étudiantes. Les opérations évoquées dans les pages
qui suivent se caractérisent par la mobilisation conjointe des médias et des
équipes pédagogiques – une moindre motivation des uns ou des autres
influençant la qualité des résultats. Sans être formalisé (sous forme de
convention par exemple), le « donnant-donnant » est explicite pour chacun
des partenaires, entreprises, écoles et étudiants.


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